Toponymie dialectique

Le but de cette étude est de marquer le particularisme toponymique à travers le dialecte et l’histoire. On se rend compte que la différenciation toponymique reflète souvent une différenciation populaire historique.

Ingen angen engen gem ghem ghien em en Om: clos rural

Scheid: limite, frontière

« Ingen » ou « inge » francisé en ange se rencontre en Luxembourg et en zone néerlandophone. Dans celle-ci on trouve également les terminaisons « gem » « ghem » (ou encore réduit en « em », « om » jusqu’en « en ») tandis qu’en France flamande on trouvera plutôt les formes « inghen » ou «  inghem » ou encorde « ingues ». Cette parenté entre les Flandres médiévales, les Flandres belges et le Luxembourg trouve son origine dans les termes germaniques désignant un espace clos rural. Les germains avaient cette façon de vivre la préférant à celle des villages. Les premiers germains à venir s’établir en territoire furent les différents peuples constituant le vieux fond franc dans la région du Rhin. Les plus célèbres à s’établir dans nos régions furent le puissant peuple trévire principalement installé au Luxembourg. Lorsque celui-ci fut décimé par César, leurs voisins amorcèrent leur lente progression et les re-germanisèrent. Mais nous remarquons dans la toponymie deux pôles toponymiques importants au nord. Les « hausen » (maisons) côtoient les « dorf » (villages) expliquant la possible cohabitation entre deux modes de vie différents sur deux espaces délimités. On remarque d’ailleurs que cette dernière région (dorf) est beaucoup plus riche en vestiges archéologiques. Par contre, dans le sud, dans la région que nous appellerons «ange», les vestiges romains sont plus présents. Le peuple franc se déplaça en Belgique marquant ainsi la toponymie flamande et se marque aussi fortement dans les régions côtières jusqu’à Boulogne sur mer. La toponymie varie cependant en s’éloignant vers l’ouest mais très peu. Le « n » devient muet ou se change en « m » jusqu’à ce que le terme s’escamote en gem à la fin du moyen-âge surtout en Belgique pour finalement se fondre en des créations en « em » ou en « en » tandis que les anciens toponymes survivent. Cette dictature toponymique germanique est surtout due au fait que pendant la longue guerre d’influence entre le monde roman et le monde germanique se stabilisa longtemps sur une ligne de défense et que la présence importante au sud de cette ligne de peuples de culture romane ancrée poussa l’occupant franc à cohabiter pacifiquement au sud de cette ligne tandis que les autres régions étaient quasi totalement disponibles. « Ingen » est un terme signifiant clos rural, convenant tout à fait à la manière de vivre germaine.

Cette notion de propriété close germaine s'insinua dans tout le monde occidental, même à travers le modèle communautaire gallo-romain pour finalement atteindre le monde entier colonisé. La rencontre de ces deux univers a probablement développé le spirituel capitaliste moderne. De délimiter la terre individuellement à acquérir de manière indiviuelle choses et personnes, le monde médiéval put se développer en terme de féodalité.

Hausen huizen : maison

Hoeve hove : ferme

Dorf dorp : village

Les « hausen » ou « huizen » sont des maisons mais surtout des fermes. En Belgique, ce terme se transforme en « hove » (ferme) assez voisin du terme britannique « house ». Ce choix toponymique semblerait issu de cette région luxembourgeoise au nord comme de la Rhénanie et établi en Belgique sur la bande Roulers- Bruxelles, dans le Brabant du nord, le Limbourg de l’ouest et une partie dans la province d’Anvers de l’est. Un particularisme local pousse les occupants de la région d’Anvers-ville (centre d’influence Ménapien) à utiliser le mot patois « hoeve ». On remarque que de cette zone centrale  démarre la dynastie des Pépins (Pepingen – Pépin de Landen). Qu’en conclure sinon admettre que la zone d’influence des « hausen » sur le Luxembourg et le Rhin se déplaça en Belgique en s’agrandissant. Les autres régions semblent être des « auxiliaires ».

La preuve est que les « dorf » ne se retrouvent pas beaucoup en « dorp » en Belgique, preuve d’un phénomène exclusivement resté à l’est du pays. En France, huis (maison en neerlandais) pris vite la connotation de fermer , clore l'entré par une porte (close en anglais). Le huissier fut celui qui ouvra la porte. De maison, ferme, clos, il n'y a qu'un pas. Huis devint serrure (sluis en neerlandais). Au début, le clos "ingen" est un bâtiment clos de délimitations naturelles (terre, perches, arbustes). Le normand apportera le fermage des terres avec des haies.

Quand à la ferme flamande, elle prit nom individuellement par la terminaison "hof" venue du "hoeve" dans sa formation close en pierre. Par extension, kerkhof (clos d'église), est devenu un cimetière, gasthof est devenu auberge,etc. Le chateau prit la form hof. Dans cette région qui n'offre que peu de surélévations, le modèle castral devient vite une fortification entourée de douves. Douves vient d'ailleurs de "de hoeve" et s'exporte dans toute l'Europe pour les chateaux de plaine.

La terminaison frontalière française "court" est une traduction de la cour (courte) intérieure close. Un court de tennis n'est-il pas fermé ? De plus en langue germanique, court signifie tribunal. Quoi de mieux choisi qu'un endroit fortifié ? La cour de justice signifie littéralement endroit clos ou l'on juge mais dans le double sens, cela devient pléonasme comme "siéger à huis clos" au sens où je le démontre. S'il n'est de lieu de ce genre, on trouvera un lieu "à la justice" plus près des ancêtres comme une motte non castrale ou un ancien megalithe. C'est un peu le sens du pilori et du sacrifice aux dieux.

Ces « hausen » luxembourgeois semblent repris dans une zone large de « scheid » côtoyant la zone des « dorp ». Ces « scheid » signifient limites, frontières, montrant ainsi une forme d’organisation en clos à l’intérieur même des « ingen », dont le terme est localement différencié, preuve d’un peuple évoluant selon ses règles propres. On ne retrouve pas de ressemblance en Belgique. On a ici des délimitations plus large organisationnelles inter "fermes". Le dorp ou dorf serait plus une concentration villageoise du modèle celte ou médiéval de l'agriculture.

Le bourg, lui, est un fief moyenageux dépendant d'une seigneurie (développement fortifié). On en trouve sous les termes de burg, burch, bourch qu'on ne confondra pas avec les bois, bos, bossu, boussu, buch, boch. Ils naissent d'abord au sein même de l'enceinte pour finalement se développer au delà.

La zone « em » se situe au cœur de la zone hoeve (voir ci-après) dans une bande plus réduite, preuve que la zone d’influence se modifia avec le recul des terres au moyen-âge avec un accroissement des toponymes modifiés. Cette zone d’introduction des premiers toponymes semble même responsable de leur modification.

Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que les zones ou le gem se développent sont  justement des zones émargeant de la zone des « hove » au profit d’autres zone ou se développent des « hoeve » ou des « hoek ». Serait-ce un substrat celtique émergeant ou quelque unité de peuples encore existant ? Cela expliquerait cette démarcation de réticence.

Hoek Kant : pays coin

Mais le toponyme « Hoek » signifie aussi « ferme » dans la zone allant de Poperinge à Lokeren, justement dans le territoire des anciens Morins, célèbre peuple côtier celte.

Broek: marais

Beek, beke, becq, bais : ruis (Ry, ru, ri, ruy)

La zone nord du pays « Broek » fut longtemps une zone marécageuse, puis par drainage elle se transforma doucement en zone de ruissellement « Beke ». En allemand, « Beke » se dit « Bach » et semble issu du mot morin « broek », assez voisin de la consonance « hoek ». Le terme « broek », préexistant fut totalement adopté dans toute la zone d’occupation franque. A l’époque d’assèchement au profit de la mode fermière, le terme se modifia en « Beke » pour la zone morine en interpénétrant le reste de la zone d’occupation qui choisit le terme « beek ».

L’influence romane transforma les toponymes récalcitrants en bordure de ces deux en becque en Flandre française, en « Becq » dans une bande sud tampon prolongée à l’est en « bais » en Brabant wallon. Cette zone tampon borde une région de particularisme associée au cousinage dialectique wallo-picard, héritier de la partie sud des peuples Nerviens. Les régions romanes conservèrent la racine celtique.

Born borm borne: limite

Berg : mont (Mons, monceau)

Ces toponymes ne représentent pas de particularisme régional puisqu’on les trouve sur les limites de chaque territoire féodal.

Rood rode Rhode: terrain en friche et essartage

Contrairement à la tendance à la couleur rouge, ce toponyme se retrouve presque exclusivement dans un triangle géographique Bruxelles-Aarschot-Terneuzen. Il semble indiquer une importante activité de défrichage forestier. La zone longe la zone « Hoeve » à l’ouest, plus encline à l’activité maritime et la zone morine à l’est, moins propre à l’activité forestière.

El eel le lee Lo:

A l’instar des terminaisons romane « y » « ies » « ix » « on » « in » etc. semblant reprendre la forme celte du « acum » gallo-romain, les régions germaniques ont leur « el » « eel » « le » « lee » « lo » reprenant l’idée de …

Comme démontré précédemment, les particularismes se développent de la même manière. La zone générale « el » couvre la bande néerlandophone, Anvers développe son « le » « lee », la région morine développe ses « lo » « loo » et influence de ses « ele » « elen » jusqu’au Brabant, tandis qu’au-delà le reste répond en « eel » « els » « elt » à l'identique du grand duché. On a là encore vraiment les différenciations flamandes actuelles. Celles de l'ouest plus proches du grand duché tandis que celles de l'est en diférenciation.

Parlons à présent des zones romanisées

Han Ham : d’origine normande ou saxonne, maison (hameau) ou prairie dans une boucle ou un méandre

Ces toponymes croissent hors de la zone d’influence initiale franque sans doute suite aux incursions normandes dans la zone romane notamment en des concentrations respectivement situées dans : le bassin de la Semois (région pémane et rème), dans le bassin de la Meuse (Aduatuques, Condruses) et dans la Famenne en pénétrant par le val de l’Ourthe (Caeroesi), plus rarement ailleurs. A supposer des établissements durables de communautés parmi la population locale. Le mode de propagation semble être fluvial et forestier. Le roman wallon plus germanique semble s’accommoder de ce toponyme à l’exception de la zone nord-est.

Au départ de ces essaimages normands au nord,  existe une zone d’habitat qui se traduit en « effe », cousin des « esse », localisé dans la zone Huy-Namur, territoire initial des Aduatuques.

Ster : essartage

Dans la zone nord-est, justement, un peuple semble échapper aux influences extérieures, fortement germanisé, mais aussi fortement romanisé. Ce particularisme éburon lui permet d’inventer ses propres toponymes tout en acceptant les influences romanes remontant au nord progressivement et les bases germanique. On n’y trouve plus les fameux « ingen » sinon en bordure Est (Sègnes), sans doute à cause d’une longue histoire identitaire princière. Ce phénomène est sans doute dû à une remontée tardive du roman sur tout le territoire historique du Limbourg. On y trouve des toponymes mixtes comme « Ster ». Cette zone d’essartage a donné naissance aux plateaux des Fagnes.

Ogne agne (celte) : dieux

Outre les influences normandes, romanes et germaniques qui font la Wallonie dialectique, s’imbrique toute l’Ardenne qui abrita longtemps les peuples depuis le début. Un esprit fort demeure depuis l’époque celtique à l’abri de la forêt. Cette zone se remarque à travers les toponymes celtes « ogne » principalement, « agne » bordant le nord fort justement dans la zone nord particulière. C'est en tou cas l'avis des toponymistes.Or, nous retrouvons également les formes eigne, oigne, egnée, igny, ignies dans toute la wallonie et ils sont tous situés en bordure des voies, ce qui contredit la thèse de l'antériorité et de la sacaralité. Leur nombre et leur petit développement (éparse) ne correspond pas aux modes de vie celtes. Je conviens donc que c'est une forme romanisée des ange et des enge germaniques, même si on atteste quelque fois leur antériorité. N'en déplaise aux amoureux de l'attrait celtique. Le germanisme a effacé le celtisme.

Tinne :

Tiré du germain thun thon, la région pémane et condruse semble véhiculer cette forme. Elle a donné naissance à Tienne, mot désignant une élévation, une motte. Au départ, Thun ou thon est à rapprocher de la désignation germanique pour "maison = thuis" mais s'est transformé progressivement à la désignation germanique "ville = town". Le choix du lieu de vie (fortifié) semble répondre à la particularité topographique qu'à gardé ce terme chez nous. C'est pourquoi il a gardé sa définition originelle car peu distant de son pays d'origine et non évolutif car non autarcique.

Quelle est aujourd’hui la carte des différenciations populaires ? Sans doute est-elle liée aux populations. A travers des éléments dialectiques véhiculés pour nommer le lieu, à travers le choix de ces mots-idées, nous comprenons mieux les zones dialectiques aujourd’hui. Nous pouvons les comparer au substrat antique et détacher un rapport entre eux. Ainsi se dégage le lien qui se perpétue entre une terre et ses gens. Jugez plutôt.

 

Réparition peuples germains celtisés de l'époque julienne

toponymes et dialectique germanique

Concentrations préromaines

Dans l’évidence d’un réemploi gallo-romain des structures celtiques, les influences nouvelles doivent se diffuser par ces structures urbaines perdurantes jusque dans le Moyen-Age et au-delà. La féodalité, après l’empire franc et l’église, ne purent s’organiser qu’à partir des ruines des temps passants. Le paysannat, dernier témoin des influences passées, eut pu toujours constituer le fond culturel courant en activité dans chaque endroit. Et ce fond se colore en fonction de l’histoire que l’homme vit à l’endroit en particulier. Et si l’endroit est un pagus (pays), c’est aussi vrai.

La langue romaine a bien failli faire disparaître le particularisme celte et germain, l’esprit « mosaïque » au profit d’une démesure unique, mais sa décadence permit au germanisme de reprendre le relais de leurs cousins disparus. Les germains, en apprentissage de l’exemple donné par les romains, mirent du temps pour quitter leurs souches culturelles et leurs habitudes. Par contre, leur langue imagée permit dans les zones définitivement germanisées de comprendre plus facilement le sens du lieu en premier par le nom du lieu où sa référence et en dernier le mode de vie issu de la communauté qui en prend place. Ainsi, la toponymie germanique donne, si on s’en donne la peine, et le nom donné et la couleur du groupe qui donne le nom. En effet, les mots germains sont souvent des associations de mots simples, laissant à l’esprit l’effort de la déduction, contrairement à  la langue française (qui n’a rien de franque, entre nous) qui crée des mots afin d’affiner l’expression et le symbole. Exemples :

Lokeren = soit ceux de Loki (compréhension romane), soit lieu fortifié (compréhension celtique germanisée) ; soit lieu choisir (compréhension modifiée dans la langue néerlandaise) ;

Loverval = val d’amour (compréhension romane) soit lieu après le val (compréhension germaine) ;

Mais dans le cas d’un suffixe stable, suivant un seul préfixe, l’idée est plus vague mais imposante ; elle donne l’envie d’une recherche du sens du préfixe « non défini clairement » …

Maldingen = clos « Mald » 

Audinghem = clos de « Audin ».

Mais dans ce dernier cas, la mythologie germanique vient au secours de l’étymologiste car Audin est une forme modifiée de Wodan, Odin (en roman). Dans ce cas, le lieu devient « dédicacé » ou porte simplement le nom d’un homme héroïque, tous deux pères de la tribu. Le peuple ainsi portera un nom, celui de son père. Cette tradition se perpétua lorsqu’on imposa le port du nom de famille qui commença par l’énumération du lieu « de, du, van, von » puis ensuite du lieu précis, de l’état ou de la profession. La particule « de, van » devint alors l’apanage du privilège exprimant encore la fierté des chefs-pères du peuple.

L’ancien fond celte de la zone Belgique actuelle était d’expression celte, même si les peuples originaires de cette époque sont de souche germaine aussi car aussi originaires de la région du Rhin. En s’associant aux belges celtes, ils purent créer une fédération et même coloniser la Bretagne insulaire déjà occupée par leurs prédécesseurs  qu’ils avaient « poussés en avançant » (les Fir Bolgs). La toponymie celte est devenue aujourd’hui quasi inexistante sauf dans les formes rares de « Eppe », « Esse » signifiant « eau » se mélangeant parfois aux mots germains comme Wiese (source) donnant naissance à des expressions mixtes comme le culte de Vésunna, ou encore dans les formes déjà citées « ogne », « agne ».

C’est dans les dialectes romans et germains que les toponymes évoluèrent localement en perdant petit à petit leur expression de zone pour définir des « idées » communes à tout le territoire wallon avec des mots définissant un aspect comme « heid », « tienne », « wérihet », « Fays », etc. Un exemple national est la désignation de landes : en wallon "Heid",en flamand "Heide" qui vient finalement de pays. Paîens se dit heiden en flamand.  C'est le même mot. Fays vient de fagus "hêtre". Tienne, Tiers : élévation. Wérihet : friche. X ou C + Havée : chemin creux. Ce qui est particulier des peuples cotiers comme le nôtre, c'est la prononciation des W (wou) autant pour les bretons que les scandinaves ou encore les X non prononcés. Dans les terminaisons d'un mot, on aura des consonnances dialectiques différentes comme les "a" namurois et les "è" liégeois. Hors de la continuité des lieux, l elanguage courant, lui, vit plus.

La couche populaire de ces contrées de l’antiquité était déjà accoutumée au côtoiement des autres peuples germains, ce qui leur permit après le retrait de l’empire romain une acculturation facile. IL n’y a que dans la région romane que le germanisme subit un échec culturel durable, ce qui explique l’enclave francophone dans la ligne germanique. Pourtant, il fut un temps très éloigné où les celtes étaient en Allemagne avant d’assimiler les anciens peuples de cette terre. Mais c’est là une autre histoire dont nous ignorons la trame.

 Téléchargement google earth : terminaisons régionales.kmz

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